Au bûcher

La Dame a été capturée, leurs poursuivants ont menacé les chevaliers, Arthur, Bertrand, Philippe et Frédérick avec deux douzaines d’arbalètes. Elle s’est rendue, ils lui ont mis deux paires de fers très solides. La première pour l’entraver, le deuxième pour l’assujettir à l’échafaud. Ces entraves sont très serrées, mais pas au point de la faire saigner car elles sont garnies de cuir et s’attachent au cou, aux poignets et aux chevilles. Toute la journée, elle a demandé à boire, Bertrand a réussi à convaincre plusieurs gardes de lui apporter l’eau du puits de cette même cour où se dresse le bûcher, par charité chrétienne. Après le deuxième seau d’eau, le garde a plaisanté, « Bois tout ton soûl, tu n’en bruleras  pas moins demain matin ». La Dame a terriblement soif, sans savoir pourquoi mais elle a confiance en son corps et son instinct. Le château prépare une fête pour le soir, le châtelain a choisi sur l’insistance de son prêtre de brûler la créature démoniaque plutôt que de l’offrir à l’Inquisition. Il a été convaincu que son âme en serait assainie, lavée de ses péchés. L’idée lui a plu et les évènements lors de la capture lui ont démontré la puissance de la créature, et l’économie du salut a encore sa place dans son cœur, surtout après une vie bien remplie, et chargée de méfaits et d’abus. Ce soir pour célébrer la capture, honorer les deux morts, et le courage de tous les gardes, il y aura des oies, des faisans, du vin et de la bière pour tout le monde.

Son ventre s’est arrondi au fur et à mesure des louches qu’elle a porté à ses lèvres puis des seaux qu’elle a bu à pleine gorgées. Le prêtre qui passait par là trouvait que cela ressemble à une torture appliquée par certains pour faire avouer des péchés et libérer l’âme. Elle est bouffie par l’eau, qui déborde sous forme de larmes aux niveaux des yeux quand le soleil se couche une dernière fois avant le bûcher. Plusieurs curieux sont venus, les premiers pour admirer une belle femme, d’autres pour la voir pisser mais pas question pour elle de se se soulager. Les derniers pour voir l’état de délabrement de la créature capturée par leur seigneur. Une outre avec des membres.

Deux heures après minuit, quand le dernier garde est allongé plutôt que soutenu par sa hallebarde et que la lune s’est escamotée derrière les nuages, elle salive beaucoup, respire autant que lui permettent ses poumons compressés par l’eau absorbée. Un liquide remonte de son estomac vers la gorge puis dans la bouche. Elle se met à faire des bulles, puis une mousse dense et fine s’échappe au rythme de son souffle. Elle accentue le rythme de sa respiration, inspirant par le nez et expirant des bulles, qui étouffent le bruit. Elle est satisfaite de rester discrète, ne sachant pas ce qui va lui arriver. Quand elle voit la mousse  prendre du volume sur l’échafaud et commencer à se colorer en attaquant le bois, elle dégage sa bouche d’un souffle et tourne la tête vers le soupirail qui éclaire et ventile la geôle où sont enfermés ses amis les héros. En latin, elle prévient d’un danger imminent, et conseille de boucher cette fenêtre. La mousse coule de sa bouche inondant la robe longue de lin que ses persécuteurs lui ont obligé à mettre.

Bientôt cette mousse prend le volume d’un seau, à ses pieds, elle la repartit autour d’elle en tournant la tête quand elle voit le soupirail s’assombrir. L’estrade qui va servir de bûcher en est bientôt couverte et exhale une odeur de bois pourri ou digéré. Elle en a bientôt jusqu’aux genoux quand la mousse dégringole au sol avec des petits bruits mouillés. Au lever du jour, la cour est pleine de mousse de trois à cinq pieds d’épaisseur. L’endroit où s’est endormi le garde est teinté de rose et de marron. Il règne une atmosphère délétère où les relents acides de métaux corrodés se mêlent aux parfums doucereux de matière organique digérée, tantôt animale, tantôt végétale.

Les soupiraux des geôles ont été bouchés car la mousse ne s’écroule pas à à l’intérieur et la mousse s’est colorée là d’une teinte jaune et a un parfum d’herbes et de foin. Les entraves sont partiellement rongées. Le mat du pilori est branlant, très attaqué à sa base. La Dame le brise d’une poussée du dos et des jambes et tombe allongée dans la mousse. Le bois du bûcher est spongieux et avec la mousse il amorti la chute qui se fait sans bruit.Elle perçoit des chatouilles là où la mousse presque neuve digérer ses entraves. Assez vite elle peut libérer, un poignet, puis l’autre. A l’aide de ses mains, à la force des bras, elle arrive à briser les attaches rongées de ses chevilles dans un bruit léger assourdi par la mousse. L’épais collier refuse de céder. Elle attrape de la mousse fraîche au loin et badigeonne la goupille qui le tient fermé. Elle se souvient que ce collier haut d’une paume et épais de trois pouces est conçu par l’inquisition autant pour l’attacher que pour l’empêcher de manger des gens et des choses. Elle l’explore des doigts. La goupille et l’axe de la charnière, même épaisses de plus d’un pouce sont les éléments fragiles de l’ensemble. Après avoir rapporté plusieurs dizaines de fois de la mousse jusqu’à ces pièces qu’elle obtient du jeu et peut enfin déglutir un peu mieux. Elle a la place pour y glisser un doigt le long de la goupille. Elle se mort le bout de l’index, replace son doigt et son sang vient compléter le travail de la mousse éventée. Enfin la voilà libre. Elle se relève, pataugeant et glissant dans la mousse et le bois digéré. Elle observe les alentours, les seuls bruits sont les ronflements sur le chemin de ronde et en haut des tours et le chant du coq qui célèbre le jour nouveau et sa liberté. Le soleil se lève et sa chaleur sèche la mousse qui disparaît petit à petit.

Le vent apporte les relents de l’acier, du cuir, de la sueur et l’odeur des chevaux, facile à distinguer dans cette atmosphère dans laquelle tout a été détruit par l’acide.

Livrée à elle-même, face au regard des villageois, des gardes, des différents prêtres, de la poignée de nobles qui sont venus assouvir leur curiosité, elle a pris conscience petit à petit de leurs émotions, de leurs réactions vis à vis d’elle au fur et à mesure de sa transformation en buvant tous ces seaux. Son odorat l’a aidé à comprendre leur réaction. Elle a senti le désir de certains hommes, de quelques femmes, la jalousie d’autres femmes, la peur, puis le dégoût de beaucoup,quand son corps était déformé. Il y avait la haine toujours présente, mais elle avait tué deux gardes avant de se laisser capturer. Auparavant elle a surtout connu la terreur, de ses adversaires et de ses proies facile à reconnaître d’abord à l’odeur puis dans leur regard.

Elle se dirige vers le soupirail, un pied de  large et les deux tiers en hauteur. Elle même a repris sa forme naturelle à la place de l’outre délabrée de la soirée. La Dame vide la mousse contenue dans ce petit tunnel qui mène à ses amis. Au toucher, elle perçoit la barre qui divise cette ouverture en deux. Ce fer est devenu friable comme attaqué par les siècles. Elle allonge le bras et empoigne le bouchon de paille, le dégage dehors et chuchote a ses amis de se pousser, elle arrive.
Elle arrache le barreau et en frotte les reliquats dans le mur avec cette mousse.
Elle se positionne bien au centre de l’ouverture, passe les bras puis la tête et allonge son corps autant que sur la plage, perdant en épaisseur et en largeur.Elle glisse à travers la muraille par cette étroite ouverture, lubrifiée par la mousse, sent ses jambes bloquer, il y a de quoi passer une cuisse, pas deux, allonge ses jambes pour les faire maigrir et se réceptionne sur les mains, dans un bruit de succion,  laisse la gravité faire le reste, en reprenant section par section une taille normale car la cour lui permettait de s’allonger mais pas cette cellule étroite.

Quand elle arrive dans la cellule de ses amis par un chemin qui n’est pas prévu, elle a compris l’effet qu’elle provoque. Lors du débarquement, le vent de mer, les embruns l’ont empêché de sentir les émotions de ses amis, et l’armée en face occupait trop sa concentration pour observer les visages et les regards de ses camarades. Trop occupée à appliquer son plan, elle n’a rien su de leur ressenti. En faisant irruption là au milieu de ses amis dans un bruit mouillé, dans cet espace clôt non ventilé, malgré les remugles dus à leur corps enfermé deux jours, et sans latrines, elle ressent la terreur de Philippe, le dégoût de Frédérick, l’effroi d’Arthur, la surprise puis la désapprobation dans le regard de Bertrand. Elle comprend malheureusement trop tard dans son empressement à bien faire.

Bertrand offre sa couverture, la Dame qui a perdu ses derniers lambeaux de chemise dans l’ouverture, remercie et s’enroule dedans. L’étoffe de laine fume un peu dans une odeur d’ongle brûlé.

Bertrand : Vous voici libre et en mesure de venir nous délivrer. J’avais soudoyer un garde pour  assister à votre exécution, en qualité de prêtre, dans l’espoir de vous aider d’une façon ou d’une autre. Mais j’ai l’impression que tout le monde dort dans ce château. Le coq a chanté, je n’entends aucun des préparatifs d’un début de journée ni des bruits habituels d’une place forte comme celle ci.

La Dame : Tout le monde dort, et ronfle, j’ai pu organiser tranquillement ma libération. Merci Bertrand de m’avoir obtenu à boire. J’ai bu quantité de seaux, devant le regard amusé des gardes et de curieux. Privée de mouvement, de cette boisson j’ai produit une mousse issue de mon estomac, une substance moins forte que ce qui a mis fin à l’existence du grimoire, mais j’ai rempli la cour, endommagé mes entraves et le barreau qui défendait l’ouverture par où je suis passée pour vous rejoindre.

Malgré tout, à cinq dans cet endroit exigu où elle tient à peine debout, il faut sortir. Donc elle se transforme encore pour attaquer la serrure. Son idée d’aller affronter seule le seigneur qui les a fait capturer, pendant que ses amis récupèrent en préparant leur fuite va permettre d’atténuer, elle l’espère, la vision qu’elle vient de leur offrir.

La Dame : Cette cellule est exiguë pour quatre, encore plus pour cinq, et ça manque un peu d’air frais, nous allons sortir. Savez vous où ont été rangé nos effets ?

Bertrand : ils nous ont fait nous déshabiller à côté, nos armes ont été saisies dès notre capture. Le seigneur doit les garder comme prise personnelle.

La Dame : Je vais ouvrir, préparez vous ainsi que vos destriers, je vais voir le seigneur.

La Dame  se mord l’index au sang, allonge son bras trois fois, il s’affine et elle le passe jusqu’au coude puis  jusqu’à l’épaule entre les barreaux de la minuscule ouverture dans la porte. Elle tâtonne, trouve la serrure et met le doigt dessus puis dedans petit à petit quand l’acier se ronge en grésillant. Ensuite elle pousse le penne avec le doigt et libère la porte.

La Dame : Préparez vous, j’ai senti l’odeur d’une petite armée qui vient de l’Ouest.

Dorénavant elle pensera à réfléchir à la meilleure façon d’agir sans perturber ou choquer les personnes qui peuvent voir ses pouvoirs en action, surtout si ce sont des personnes qui comptent. Sauf si cela va dans le sens de ses intérêts, ou dans celui de son action. Elle a su très vite intimider d’un large sourire. Il faut qu’elle apprenne à se rendre aimable et parfois ordinaire.

La Dame : Enfilez vos armures, préparez vos équipements, je vais chercher ce que ce seigneur nous a confisqué. Essayez de baisser le pont levis, je soulèverai la herse.

Laissez un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

Résoudre : *
28 + 19 =