Première histoire

Il se grattait nerveusement le pied au dessus du sabot droit. Les démangeaisons venaient de reprendre. Il en était pourtant libéré depuis bien longtemps.

Jusqu’au dîner, il était fier de sa réussite : doué pour les langues et l’écriture, on l’envoya très tôt dans un monastère. Dix ans plus tard, il traduisait quatre langues, le grec, le latin, l’araméen et l’arabe. Un inquisiteur dans le besoin le prit sous son aile, pour l’aider dans sa tâche. Il eut sous les yeux des manuscrits occultes. Il les étudia à fond et apprit à lire des langues oubliées. En accompagnant son maître, il fit son chemin dans la hiérarchie. A la mort de ce dernier, dix ans plus tard, il prit sa place. Usant des arcanes du pouvoir autant que du pouvoir des Arcanes, il se servit sans vergogne des manuscrits magiques pour accroître sa main mise sur l’inquisition. Fêtant ses cinquante sept ans aujourd’hui, le voilà à la tête du pouvoir de la moitié de l’Europe, faisant frémir des rois, terrorisant des princes.

Pourtant le moindre de ses manuscrits mis au jour, le plus petit secret rendu public, l’emporterait vite vers le sort qu’il avait lui même réservé à des milliers de sujets, la torture et la mort.

Huit ans auparavant, il perdit l’usage de ses jambes dans l’éboulement d’un escalier. Impotent, il ne pouvait maintenir sa main mise sur l’église et perdre sa vie confortable l’enverrait vers la mort. Il fit un pas de plus vers le pouvoir en appliquant pour lui même un puissant sortilège : les trois membres de Baphomet. Trois mois pour préparer ce rituel, dans une tour aveugle et muette de l’île de la cité à Paris.

Huit ans donc que sous le nombril, il était doté du corps d’un satyre. Si le rituel avait été compliqué à lancer, il avait vu très vite que le maintenir était exigeant au quotidien. Sa partie inférieure avait des appétits qu’il ne se connaissait plus, cinq fois par jour au minimum.

Il fut bien vite obligé d’organiser l’approvisionnement de victimes innocentes, qui dans un premier temps niaient avoir fait commerce avec le Diable mais qui finissaient bien trop vite avouer avoir fait l’amour avec un vieux bouc.

Ces jeunes femmes, jeunes et jolies autant que possible, finissent tôt ou tard sur le bûcher. Il fallait en trouver toujours plus, toujours plus loin, l’abstinence mettait un terme au sortilège.

Aujourd’hui, huit ans ont passé, il ne pouvait nier avoir fait du mal aux royaumes, principalement la France et l’Espagne, semant la terreur par ses rafles, prélevant des jeunes filles dans les populations, tuant ceux qui résistaient.

Sa milice privée agissait pour son compte, sous couvert de chasser le Malin que chacune de ses victimes finissait par rencontrer.

Plusieurs frères de l’Ordre eurent des doutes, quelques uns des soupçons, tous périrent après avoir avoué servir le Mal.

Il avait trouvé une solution et y travaillait depuis trois ans, faire venir une créature féminine d’une résistance suffisante et d’en faire une compagne aux ordres et à disposition.
Trois mois de préparations pour la première tentative. La créature invoquée, une dryade, s’enfuit et périt par ses hommes.
Depuis deux ans, il travaille sur un alliage entre une créature démoniaque, que l’on pouvait rendre servile et une créature d’essence féminine comme la dryade.
Ce fût un succès partiel, l’invocation a marché, le rituel consolidant le tout. Mais le cercle extérieur contrôlant le pentagramme, a été brisé par la chute d’une bougie noire, un instant avant l’achèvement du rituel, projetant l’invocation au nœud de force tellurique le plus proche, coté ouverture du cercle, vers l’ouest, certainement quelque part dans le royaume de Bretagne.
Le sortilège avait été ébréché, la forme physique et l’essence de la créature étaient apparues ailleurs. Sa malévolence, sa servilité et ses connaissances étaient restées au centre de l’assemblage compliqué de symboles sur le sol de chaux blanche qui avait été coulée sur le plancher du dernier étage de la tour. Seule une flamme bleue et rouge manifestait la présence de la créature.
Cette flamme allait décliner, il fallait y fusionner le corps physique avant son extinction.

Il dépêcha son meilleur élément, une brute, qui avait la capacité de ressentir les choses surnaturelles.
A plusieurs reprises, il avait usé de sortilèges sur lui pour le rendre plus fort, plus résistant, le rendant plus méchant. Il avait pris garde de rendre sa perception extraordinaire inopérante contre lui même pour ne pas se faire occire.
Ce paladin était parti à la poursuite de la créature avec ordre de la rapporter vivante. Mais à force de pratique, il n’aimait que trop tuer, se rengorgeant du pouvoir absolu qu’il pensait détenir de sa fonction.
Une créature magique en liberté, c’était de plus en plus rare, l’église y avait veillé depuis plus de mille ans. Les créatures avaient quitté les territoires et les mémoires. Ne restait que des lambeaux de légendes de faits d’armes de héros chrétiens tuant des monstres.
Le pouvoir de l’église ne tenait que par l’oubli, par les peuples, de savoirs que peu détenaient encore sur le continent.
Même les capacités du Christ avaient pour cause, plus des pouvoirs appris par ce dernier, que des dons offerts par son prétendu père.
Heureusement, il fallait aller bien loin aujourd’hui pour en trouver des pratiquants.
Cette créature allait semer la zizanie. Il allait falloir limiter la casse et être discret.
Sa condition lui interdisait les voyages. Il devait faire confiance à ses hommes de main.
Il gérait beaucoup de choses de derrière son bureau, ses pieds à l’abri des regards et ses visites multi quotidiennes dans une garçonnière autant discrète que spéciale rendait difficile les déplacements extra muros.

Il tentait d’oublier l’échec de la veille, comptant sur la force de ses sbires pour rétablir la situation.
Il pensait à sa future possession, un livre dont il avait retrouvé la trace dans les écrits d’une secte d’Alexandrie qui tenta de prendre pied à Jérusalem pendant les croisades.
Un livre oublié, caché dans une île perdue qui n’était plus sur les cartes depuis au moins mille ans.
Un grimoire multimillénaire qui détenait de nombreux pouvoirs, dont celui de contrôler la Mort elle-même.
Il avait été mis hors de portée pour contrecarrer les plans d’un roi d’Égypte qui mourut jeune.
L’avoir pour soi dans les semaines à venir lui garantissait grâce à son étude approfondie et ses savoirs déjà acquis de devenir pour les siècles à venir l’éminence grise qui contrôlerait si ce n’est le monde, au moins l’Europe entière.
Ragaillardi par ses pensés agréables, il donna l’ordre de préparer une nouvelle victime, ferma son vaste bureau et descendit par l’escalier étroit en colimaçon camouflé derrière une paroi moulurée. Il ôta et accrocha ses robes monastiques, mis son masque de cuir bouilli rouge emprunté à long terme à un comédien qui n’en a définitivement plus besoin. Vêtu de ce seul accessoire, il entra, poussant la paroi de pierre pivotante, de façon théâtrale dans la cellule confortablement meublée, terrorisant la jeune femme qui venait d’arriver.

Son réveil fût brutal.

Un choc sourd à la tête puis une grosse pomme qui roule dans l’herbe humide de rosée matinale, dévale la pente en s’éloignant des remparts.
Les portes de la ville s’ouvrirent avec cliquetis et grincement. Des soupirs et des hennissements leur répondirent parmi la file déjà longue de piétons, cavaliers, chevaux, mulets et charrettes qui venaient du levant. Chacun payait aux gardes, l’un renfrogné, l’autre patibulaire.

Ce fût le temps de se lever, quand quatre cavaliers rutilants, apparurent loin vers le levant, talonnés par la poussière de leur chevauchée.
Se levant doucement, rajustant sa tunique légère de soie verte, et sa ceinture de cuir doré tressé, redressant ses fourreaux courts dorés. Et foulant l’herbe fraîche de ses sandales de cuir tressé doré, tenaillé par la faim, rejoignit la route qui mène aux portes de la ville. Arrivé dans la file qui s’était réduite, vit les transactions, fouilla en vain son absence de poche, s’assit sur le coté peu avant son tour.

Puis ce fût le tour des quatre cavaliers, armés et armurés, un garde expliqua, une pièce de bronze par jambe et roue pour chaque visiteur.

Le cavalier au plastron et casque dorés, au cimier ouvragé reprenant l’héraldique de son bouclier s’adressa à la personne posée sur le bord : Permettez-moi d’oser vous inviter. Une dame de votre qualité mérite meilleure hostellerie que dormir dans l’ornière et déjeuner de rosée.

Réprimant un gargouillis caverneux, elle sourit bouche fermée opina puis preste se leva et suivit les cavaliers en haletant de façon sonore. L’écho de sa respiration enfla en traversant la profonde ouverture à travers la muraille. Les chevaux tressaillirent en pressant le pas.

L’auberge était bien fréquentée, la clientèle composée de marchands, d’artisans et de pèlerins de toutes obédiences, l’accueil chaleureux. La chambre offerte par le Comte était petite mais coquette, les repas bien cuisinés et copieux mais il restait toujours un creux à l’estomac.

A l’aube du troisième jour, réveillée par la faim, de ruelle en venelle, surprenant de gros rats apeurés, poursuivant un vieux chat maigre. Elle arriva sur la place du marché, où s’étalait des vendeurs de volailles et de bétail, dont un petit enclos de cochons de lait criards.

Avisant l’un d’eux, bien rose et dodu, approcha, fit face au mur contigu, créant un espace d’intimité, sourit de toutes ses belles dents. Elle élargit son sourire à plus d’un pied, passa sa langue sur ses dents luisantes de salive et à l’insu de tous, allongea le bras vers lui. Elle appliqua fermement sa main sur le groin du porcelet, l’apporta vivement près d’elle, l’empoigna des deux mains et le porta à sa bouche.

Elle ouvrit grand la bouche, engloutit l’animal qui faisait au moins vingt cinq livres de chair et d’os, gonflant ses joues puis déglutit. cette masse supplémentaire, distendit sa gorge, son cou, puis sa robe et se stabilisa au niveau du nombril tirant la peau et la soie verte.

L’apparition soudaine de cette protubérance attira l’attention des marchands et des camelots qui avaient observé le passage de la « dame ». Le propriétaire du cochon constata son absence puis poussa un cri, voyant la proéminence qui avait remplacée la taille fine vue à l’instant

Elle s’enfuit dans une ruelle en descente, ceinturant son ventre de ses mains, une odeur d’embruns se mêla aux odeurs organiques de la ville. Une petite escouade de miliciens en armes et armures usagées rejoint le marché et interroge le marchand lésé. Ce groupe part à sa poursuite.

Les cris des mouettes, les odeurs de marée lui arrivèrent lors de sa descente puis elle déboucha sur une placette à demi bordée d’un port. La plupart des navires étaient marchands, quelques bateaux de pêche s’apprêtaient à partir et un puissant bâtiment de guerre arrivait à quai.

Arrêtant sa course au milieu de la place, par manque de poursuivant et de choix de direction, elle vit un colosse en armure complète sauter du bateau sur le quai d’un bond d’au moins trois mètres, prenant pied avant les marins, puis les miliciens et le marchand déboulèrent suants sur la placette.

Le commerçant s’adressant au colosse puis montrant le ventre, Messire Paladin cette femme m’a volé un cochon et l’a avalé , voyez il est ici

il répond « C’est pour occire cette créature démoniaque que j’ai débarqué promptement », sort sa grande épée à deux mains rangée dans son dos. Il abaisse la visière de son casque et frappe deux fois, elle esquive, se faisant légèrement entailler au bras droit à la deuxième attaque.

Le sang sur l’épée émet des fumerolles. Elle sort ses dagues et se met en position pour parer. Le paladin frappe encore. Elle pare, riposte. Il redouble ses attaques, elle pare, riposte touchant de peu le pectoral d’acier bleui. En dégageant son épée, il la blesse aux avant bras.

L’épée fume encore. Elle secoue les bras pour chasser le sang qui coule vers ses mains. Elle attaque au ventre, il recule d’un puissant saut mais pas assez car le bras s’allonge et la dague vient perforer la plaque du ventre et  déchirer les trois épaisseurs de mailles rivetées.

En blessant ses entrailles, elle hume le parfum de la peur de son adversaire dans son sang et exhalant de sa peau remplaçant sa suffisance.

Tenaillé par la douleur, animé par l’énergie du désespoir, il frappe plus fort, les parades tiennent mais les dagues pleurent des étincelles. Il feinte, elle pivote et pare une attaque factice, offre son dos. Il fait un pas de coté, frappe d’estoc au cou, elle esquive des jambes.

Il rajuste son coup terrible, transperce l’omoplate droite, pour ressortir de trois pieds  sous la jolie clavicule à la naissance du sein.

Le sang lui gicle au visage, malgré son casque et sa visière, manquant de peu ses yeux, brûlant sa peau, ses cils,ses sourcils et sa barbe. La surprise lui fait lâcher son épée.

Soupesant la difficulté et l’avantage, elle bondit et amerrit quinze pas plus loin à l’abri du quai.

Son casque fume de l’intérieur comme de l’extérieur, il l’ouvre puis l’ôte et le jette. Il cherche sa vile proie et sa précieuse épée sainte. Il s’essuie rapidement le visage et le cou sur un chiffon sale pris à la ceinture du marchand, sa face est à vif et ses poils se dissolvent.

Son casque ouvragé, gravé du symbole de sa foi n’est plus qu’un petit tas de rouille grésillant. il a fait son office mais sa messe est dite.

L’épée consacrée subit les outrages d’une corrosion venue d’ailleurs, perd sa substance dans sa partie incarnée, devient un barreau rouillé. Nager est difficile avec la blessure et les appendices récents qui ne sont pas des nageoires. Elle coule lestée de ce poids contre sa nature

Le marchand devine que d’autres ont des problèmes plus graves, rebrousse chemin, jette son chiffon et rince sa main dans un tonneau de pluie

Les miliciens de nuit, fatigués, ont peur, du paladin et de sa puissante cible, mais ne veulent pas s’enfuir car cela causerait leur perte. Les marins du bâtiment de guerre, suivent les ordres du paladin, scrutent l’eau, s’aidant du fanal du bord pour chasser l’ombre de la ville.

Au fond, elle marche sur le sable entre les algues et s’oriente vers l’ouverture de la crique qui protège le port. Elle retient son souffle.

Le paladin reçoit les soins du chirurgien de bord qui le tartine d’onguent apaisant et cicatrisant et lui verse du vin chaud dans le ventre.

En pleine mer, elle allonge les jambes pour avoir le nez à l’air entre deux vagues. L’épée finit par se rompre . La blessure ne saigne plus. Elle dégage les morceaux de sa main valide, les laisse couler sans égard pour les pierreries de la poignée avant de la ramasser sur le fond.

Les miliciens apeurés, suivent les ordres, se répartissent sur le bord du quai, l’épieu vers l’eau, prêt à frapper tout ce qui en sortirait.

Les quatre cavaliers se préparent, le Comte cherche son invitée, le serveur lui annonce son départ de l’auberge sans bagage peu avant l’aube. Pendant le petit déjeuner, des rumeurs circulent entre les tables sur une fille en vert, chapardeuse, noyée après avoir combattu un paladin.

Le comte presse ses camarades, et va au port négocier un départ plus tôt avec le capitaine. Il obtient de lever les amarres dans une heure.

Le navire sur lequel il avait réservé un voyage est ventru, avec deux mats, très toilé et emporte des marchandises autant que des passagers. Il comptait laisser les chevaux en ville, mais négocie là, pour les emporter dans le bateau, le capitaine est réticent même pour trois jours

Ils tombent d’accord grâce à plus d’or, chacun rassurera son cheval à la cale, et les marchandises précieuses iront en cabine loin du crottin.

Le Comte achète, à la place de la petite barque prévue à l’origine, une forte yole, seul moyen de débarquer sur l’île avec le fourrage des quatre chevaux. Le Comte, dont la bourse s’aplatit, négocie le passage d’une autre personne, le marin content de sa matinée, offre une place dans sa cabine.

Tout le monde est à bord, le dernier cheval arrive suspendu à une vergue quand le paladin vient sur la place du port et crie le nom du Comte. Plus d’or en main, le capitaine fait vite établir les voiles hautes pour profiter de la brise et trancher les amarres. Le navire s’éloigne.

Marcher au fond, la tête hors de l’eau n’est pas facile avec près de neuf mètres d’eau, même en allongeant le tronc, sur la pointe des pieds. Reprenant une longueur normale, elle fait la planche en nageant doucement le visage face au soleil. Ses blessures ont disparues sans traces.

Sa tunique est ravagé, la soie rongée et ténue, aérée de trous, le gros là où s’était logé l’épée, la mer a lavé le sang limitant les dégâts

Le contact avec ce qui reste de l’épée lui est désagréable. Elle cueille un long laminaire et le roule deux tours autour du fort de l’épée. Puis Elle croise en huit autour des quillons, finit par la poignée où elle noue la tige par dessus le rouleau d’algue pour attacher le tout.

Le cheval suspendu, est balancé de bâbord à tribord, panique, gigote et finit par tomber sur une toile tendue au dessus d’un tas de cordages. Le navire s’éloigne peu à peu, le Paladin s’avance jusqu’au bord du quai, puis d’une voix forte, malgré les blessures au visage et au ventre :

« Arthur Richemont, vous serez reconnu coupable de commerce avec une créature démoniaque, vos terres, vos titres, et vos biens seront saisis. Je vous soumettrai à la question, vous serez passé à la roue, écartelé, décapité et brûlé sur le bûcher. Vos trois vassaux subiront de même. »

Du bateau, déjà à un bon tiers d’encablure, Frédérick encoche une flèche sur l’arc qu’il tient caché derrière le plat-bord, le tend et lève. Souple sur ses genoux, épousant les mouvement du bateau, il décoche dans un geste délié. La flèche franchit l’espace en vibrant et se fiche dans le cou du Paladin qui ne porte plus son armure et n’est pas protégé par son gorgerin, la flèche passe par la pomme d’Adam, se glisse entre ses cordes vocales, terminant sa plaidoirie, trouve son chemin entre deux vertèbres pour ressortir derrière. Il a une expression de surprise puis un flamboiement de colère dans les yeux, avant de basculer en avant dans l’eau. Il coule rapidement et personne ne sait nager.

Le capitaine lance des ordres et le navire prend rapidement de la vitesse, quitte la baie qui protège le port à une belle allure vers le sud.

Elle voit arriver un navire, fait signe et entend aboyer des ordres. Le bateau s’arrête près d’elle, une échelle de corde descend, elle monte

Arrivée en haut, un homme s’adresse à elle : « je suis le capitaine de ce navire, j’imagine que vous êtes l’invitée du Comte Arthur Richemond, pas d’entourloupe sinon vous retournez à l’eau plus vite que vous en êtes sortie. » Il lance des ordres, le navire reprend de la vitesse.

Elle dégouline sur le pont. La vision d’une naïade dénudée voluptueuse à la peau claire fige les marins plus fort que le chant des sirènes.

Sa tunique verte, mouillée et transparente, ajourée par endroits met en valeur ses rondeurs, sa taille fine, ses cuisses galbées et fuselées. Du coté gauche, un globe généreux tend l’étoffe fine, un téton hardi, durci par l’eau fraîche forme un petit chapiteau. De l’autre coté, nu, son jumeau d’une couleur laiteuse, contraste avec son centre rouge comme le milieu d’une cible. Son dos parfaitement dessiné par ses muscles, sa taille fine, ses hanches larges, terminés par des sphères parfaites, confirment le nombre d’or et l’existence d’un Créateur inspiré.

Arrivé bien au large, le capitaine va à sa cabine située sous la dunette arrière, se munit d’un maillet, dégage son épais matelas de plumes, chasse trois chevilles qui dépassent sur le tableau arrière s’en suit un plouf. Il range son maillet et se frotte les mains de satisfaction.

Il ressort et demande à son charpentier de jeter des espars brisés et lui commande une plaque avec un nom fantaisiste, la Mouette Bleue. C’est ainsi que finit l’irondelle.

Assis à l’avant en tailleur sur un tapis de soie, un homme maigre, le cheveu grisonnant, est affairé à broder minutieusement un grand drap. Il la regarde et lui fait signe de la main. Elle approche. « Gente dame, votre riche toilette est fichue, mais il se trouve que j’ai à vendre une pleine bobine de la plus belle soie de votre couleur, ma dernière et je peux vous faire un bon prix.

Mais vous dégoulinez, essuyez-vous, dit-il en sortant de sa poche un tissu gris délavé de la taille d’une mandarine, qui se gonfle aussitôt.

Elle pose son paquet d’algue, se drape de gris en entier, s’essuie.

J’ai donc en trois pied de large, pour trente toises de votre couleur. De quoi refaire, avec un peu d’astuce, votre robe cinquante fois. Elle déballe son paquet iodé et lui tend le contenu.

Seigneur, c’est le trésor d’un prince. On me paie souvent en pierreries, mais là c’est beaucoup trop. Me permettez vous de démonter ce que je pense être juste ?

Elle hoche la tête. A l’aide d’une forte aiguille, il libère deux émeraudes superbes, chacune de la taille d’une demie noix, les cache puis, un tout petit diamant et trois topazes. Je marie ma fille au printemps et je prépare son trousseau. Ces topazes lui feront une belle parure, ce diamant ira bien à son doigt. Gardez pour vous ces belles émeraudes qui vont avec vos yeux.

Voyez-vous çà ! Derrière ces pierres, cachés, une dent d’un coté et des cheveux fanés. Ce trésor l’est plus encore. Il sort une chute de tissu, et protège les reliques de plusieurs tours.

Contre ces quatre pierres, je vous propose ma soie, un nécessaire de couture de voyage et je vous apprends à coudre. Elle opine, il empoche.

Elle remercie, remballe son paquet marin et se lève.

« Gardez ce chiffon. »

Plus loin le capitaine lui annonce que son ami est en bas, à la cale.

Elle descend, tombe sur quatre chevaux déjà pas très rassurés et leur cavaliers. Elle les salue, eux tiennent fermement la bride des chevaux.

Elle tend au Comte son paquet, ce dernier l’ouvre : Mon dieu quelle ruine ! Cette épée était une légende, un trésor du royaume de France Presque aussi puissante que Durandal, l’épée de Roland le preux. L’histoire nous raconte qu’elle contient deux reliques des douze apôtres, Crois-tu, Bertrand, qu’il y a quelque chose à sauver, à part les huit pierres qu’il reste ?

Je peux changer le cuir de la poignée, limer ici. Vous ne pourfendrez personne avec elle, mais vous parerez des attaques formidables. Les pierreries ne servent à rien, elles nous financeront. A défaut d’avoir un archevêque sous la main, je la oindrai d’huile bénite, Messire, si vous avez la foi, elle sera puissante dans votre main.
Déjà trois jours de mer, et l’île est encore loin. Le capitaine prétexte des vents inhabituels, la chaloupe qui les freine, les chevaux qui empêchent de gîter suffisamment pour prendre le vent au grand près. Il lui annonce que le voyage durera sept jours, sauf problème ou avarie.
Les provisions des chevaux seront sévèrement entamées, le Comte avait prévu deux semaines de fourrage. Il demande au capitaine une cargaison de foin et d’avoine à son retour, ce dernier accepte de bonne grâce. Les chevaux s’impatientent, tolèrent mal ce transport inhabituel étroit.
L’élève apprend vite grâce à une grande habileté, son professeur est talentueux et didactique, la trousse très complète malgré sa compacité. La première robe est un peu brouillon, après sept jours de travail, les deux suivantes de mieux en mieux, la dernière dépasse l’originale.
Avant l’aube de huitième jour, la faim intense se manifeste, elle visite les recoins de la cale, précédée par des rats, cueille le plus gros. Elle l’engloutit, la cloche à bord sonne, les marins ensommeillés quittent d’un bond leur hamac sans voir la queue qui file entre ses lèvres.
Le navire arrive en vue de l’île par le nord, une falaise de près de mille pieds. c’est là que se fait le transbordement, à l’abri du vent.
On accostera au sud, la plage est praticable. Au soleil levant, Matériel, fourrage, provisions sont déplacés vers la yole attachée à tribord
les chevaux sont soulevés un à un et mis à l’eau à l’aide d’un tourmentin. Philippe a la charge de les maintenir tranquille jusqu’à la plage
Le marchand rencontre son élève sur le pont, Ma Dame, je souhaiterai vous offrir deux cadeaux, tout d’abord ce tube de bambou qui contient les patrons de toutes pièces de vêtements qui peuvent servir à une dame dans le grand monde, ensuite ce ballot de peau d’agneau retourné qui
contient une cape que j’ai cousue pour vous ces derniers soirs, du lin vert sombre très serré protège de la pluie, doublé de soie vert clair étanche au vent. Seize morceaux de chaque tissus d’une toise de haut avec une ample capuche. j’ai fait une semblable pour Piccarda de Bueri pour son mariage. Elle vous sera précieuse, veillez à ne pas la tacher de sang ni de la trouer, finit-il avec un sourire entendu et complice
Elle remercie d’une courbette. Tout le monde monte à bord, les cavaliers sont mis aux rames, l’invitée est à l’avant, les chevaux derrière.
le navire navigue à la marée montante, dans le courant et le vent résiduel, puis contourne l’île par l’ouest, ses voiles se gonflent, il accélère.
Le Comte : Nous avons rendez-vous avec l’Irondelle dans une semaine.

Bertrand : peut-on avoir confiance en quelqu’un qui omet le H
Frédérick : je crois que je viens de lire la mouette bleue à l’arrière du navire.

Arthur : il sait que ma bourse est presque vide. Il ne reviendra peut être pas, il nous reste au moins une semaine de nourriture, pour nous et nos montures, d’ici là continuons notre quête.
Le soleil se lève, la lumière blanchit, révèle le contour de l’île émergeant de la brume, les quatre cavaliers souquent ferme dans la marée.
Ils voient apparaître des sommets de près de deux milles pieds, prolongés jusqu’à la mer par des falaises battues par les vagues et le flot.
Ils contournent l’île par la coté éclairée au matin, avant d’arriver au sud, où un coin abrité de grève est abordable pour leur embarcation.
Philippe prend pied sur l’île, puis détache un à un les chevaux de la poupe pour les attacher à la proue, puis les montures tirent la yole. Les chevaux de guerre, contents d’être enfin sur la terre ferme, hennissent de joie, en tirant la yole plus haut que la ligne de marée haute.
Philippe détache les chevaux, les amène à la rivière, les lave, nécessaire après une semaine dans une cale et deux heures dans l’eau de mer. Il graisse leurs fers pour prévenir la rouille.

Les autres font l’inventaire du chargement de la yole, rangé à la proue sous une toile cirée
Cent bottes de foin, une caisse de carottes, une autre de pommes, un sac d’un setier d’avoine, deux tonnelets de vin, un baril de lard salé, un autre de biscuits de mer, une jatte de beurre, peu pour une semaine, mais le fourrage prenait toute la place et les chevaux sont précieux.
La yole est équipée de six rames, d’une mâture non monté, et de deux voiles et des bouts nécessaires dans un coffre qui renforce l’étrave.
Chacun boit à la rivière et mange quelques biscuits et du lard. les chevaliers s’équipent de leur armure, armes, équipements et provisions.
De la grève couverte de galets, monte un chemin semé de cailloux, marqué d’ornières et de trous, qui doit être un torrent par grosse pluie.
Ils tiennent leur chevaux par la bride et commencent à monter vers le plateau, chargée légèrement, elle les dépasse vite et marche en tête.
Deux mains grises minérales sortent du roc, lui attrapent les chevilles et les broient dans un double craquement sonore. Elle tombe assise.
Elle sort ses dagues et frappe simultanément chacune des deux mains qui lâchent prise et disparaissent dans le sol dur. Elle range ses armes
Elle remet un à un les morceaux d’os en place, masse ses pieds, ses compagnons s’inquiètent, se relève quand l’enflure violacée disparaît.
Frédérick inspecte le chemin, trouve auprès d’elle des éclats de pierre grise, fragments de la créature, différents de la rocaille noire.
Bertrand : j’ai cru que vos pieds étaient cassés, quelle chance, il m’aurait fallu quatre semaines au moins pour vous soigner et limiter l’infirmité.
Ils reprennent leur marche, les épées et les dagues au clair et atteignent un plateau pentu aride avec des touffes sèches et une herbe rase. Il y a des buissons torturés par le vent mais pas d’arbre. Plus haut, un champ de ruines, des colonnes étêtées, des murs écroulés et des gravas.
Vigilants, ils passent deux heures à grimper la pente avant de laisser paître les chevaux au pied d’un mur moussu ceinturé d’herbes grasses
A l’intérieur d’un ensemble de colonnes, au milieu d’un toit écroulé ils découvrent un autel de pierre brisé qui laisse deviner un escalier.
Elle sent une odeur animale inconnue et perçoit une multitude de petits cris aigus. Arthur et Philippe dégagent les gros morceaux de l’autel

Ils découvrent des marches humides, encombrées de gravas et de filaments de champignons, trois grosses chauves souris sortent des ténèbres.

Bertrand : il n’y a pas de bois sur cette île, pour se chauffer et cuisiner, peu de chose pour éclairer, heureusement que j’ai une lanterne.

Arthur : Je n’envisage pas de craindre de grands prédateurs, pas besoin de feu pour éloigner les animaux. On doit pouvoir chasser du gibier, des oiseaux de mer, des lapins peut être. Essayons de trouver du bois flotté pour faire du feu et améliorer notre ordinaire. Descendons voir. L’objet de notre quête est forcément caché quelque part, il doit rester une construction souterraine ensevelie ou cachée sous les décombres.

Ils descendent, d’abord Arthur puis Philippe armés tous deux d’épées et d’écus, casqués, visières rabattues, ensuite la Dame, les mains vides. Bertrand avec sa lanterne portée haut de la main gauche, son épieu prêt à frapper dans la droite. Frédérick ferme la marche avec son arc.

L’escalier descend d’une trentaine de marches, encombrées au début, de plus en plus glissantes vers le bas puis un couloir humide et étroit. Ils arrivent dans une salle de forme oblongue partiellement creusée dans une roche volcanique, le plafond est haut et couverts d’aspérités.

Arthur et Philippe s’avancent et massacrent les volatiles. Les dernières s’enfuient par l’escalier. Deux chevaux hennissent, Philippe ressent leur peur et colère. Ils rebroussent chemin, les chevaux sont agités, celui d’Arthur a la bouche ensanglantée, une énorme chauve souris broyée sous ses sabots. Deux autres grosses chauves souris sont collées au flanc de chevaux, suçant leur sang. Philippe les ôte en douceur une à une, et les piétine. Les dernières cherchent un abri dans les ruines. Frédérick en abat deux, en plein corps, prenant soin de protéger ses flèches de la chute. Les trois dernières, les plus petites, partent au nord, disparaissent derrière une crête.
Frédérick : qui veut manger de la chauve souris ? Bouillies ou en brochette ?
Philippe soigne les chevaux blessés, rince la bouche du destrier d’Arthur, qui n’est pas blessé, a tué l’animal.
Après avoir rassuré les chevaux, changé leur zone de pâture, ils reprennent l’escalier, le tunnel et se retrouvent dans la caverne creusée.
La lanterne, portée au centre par Bertrand, chasse l’ombre, éclaire les murs, révèle deux niches creusées de taille humaine de chaque coté. La salle est tiède et sèche et un courant d’air monte vers l’escalier. Le sol est recouvert de guano de chauve souris, en tas vers le centre. Dans chaque niche, le corps d’un homme chauve de près de sept pieds, la peau comme du vieux cuir noir tout plissé et desséché, les yeux clos Chacun est debout, adossé au mur, ses mains sont posées sur son ventre creux, équipé d’une armure partielle en cuivre rehaussé d’électrum. Ses reins sont ceint d’une étoffe aérée jaunie par les ans. A sa ceinture, deux épées bizarres de quatre pieds en bronze décorées d’électrum droites sur deux pieds, dont un pour la poignée, puis courbe sur deux pieds. Ses traits sont paisibles et harmonieux, figés dans la mort. Les quatre corps se ressemblent étrangement et bien qu’ils soient secs comme des saucissons, sont très bien conservés. Bertrand les regarde. Arthur arrive à l’extrémité de la salle devant un couloir taillé dans la roche quand quatre paires d’yeux s’ouvrent et les corps grincent. Les yeux sont d’un bleu intense et émettent leur propre lumière, chacune des main attrape l’épée du coté opposé et la brandit. Ils avancent.

Chacun des corps animés s’oriente vers Arthur et avance vers lui. Ils patinent un peu dans le guano. Arthur fait face au début du couloir.Philippe se place derrière le plus proche, assène un puissant coup en travers de l’épaule, plie l’épaulière de cuivre, rebondi sur la chair. Son adversaire se retourne et le frappe de ces deux armes, Philippe Pare de son écu et de son épée longue dans une gerbe d’éclats de bronze.

Bertrand pose sa lanterne qui jette des lueurs basses sur la scène, se place sur le chemin d’un mort avec son épieu tenu ferme à deux mains. Ce dernier, sans le voir, avance vers Arthur, s’enfile l’épieu sous le sternum, avance avec difficulté, poussant Bertrand, labourant le sol. Elle avance de trois pas, dans le dos d’un des corps, sort une dague, s’accroupit, lui tranche les tendons d’Achille à la base des mollets, Elle se relève et le pousse d’un puissant coup de pied, il tombe sur les coudes, rampe lentement vers Arthur. Frédérick tire deux flèches, dans le dos du seul qui approche vers Arthur, sans grands effets à part deux légers vacillements lors des impacts. Ses flèches propulsées par un arc de cent quatre vingt livres pénètrent peu dans cette chair très sèche et très dense, comme dans du chêne ou autre bois très dur.

Le dernier arrive vers Arthur, lui porte deux coup, le premier paré avec le bouclier, le deuxième avec son épée. Arthur accentue son coup et brise l’épée à mi longueur avant l’amorce de la partie courbe et tranchante. Sa propre épée est ébréchée par l’impact, sa main vibre encore.

Philippe prend de l’avance, frappe à nouveau sur l’épaulière gauche, la tranche et entame la chair déjà meurtrie, puis donne un grand coup de son écu dans le bras gauche de son adversaire qui lâche son épée. Ce dernier réplique du bras droit. Philippe se baisse mais est atteint à la tempe, bascule en arrière, son heaume vole vers la niche vide, mentonnière brisée. Il saigne abondamment et se rétablit genou à terre.

Bertrand, les bras gourds, ralenti toujours son adversaire, la Dame lui prête main forte en tentant la même manœuvre sur les jambes du corps en mouvement, la dague rebondit sur le premier tendon très dur dans l’effort mais tranche le second, stoppant le mouvement de la créature, qui se tourne, se libérant de l’épieu, frappant deux fois celle qui l’a blessé. Elle esquive le premier coup, le deuxième entaille son bras, jusqu’à l’os, éclaboussant son adversaire d’un acide qui commence à brûler les chairs et dissoudre le cuivre. Bertrand y échappe de très peu. Elle vise la jambe valide de l’adversaire d’un violent coup de pied, il perd l’équilibre, tombe face contre le sol, chuintant et grinçant. Elle comprime la blessure avec son chiffon gris qui se délite dans sa main puis le jette.

Bertrand se retourne, va porter secours à Philippe. Il prend de l’élan, embroche son adversaire de face, le pousse contre le mur, se protège de la dernière épée, grâce la longueur de son épieu. Philippe se relève et frappe de toute ses forces sur la main qui tient l’épée de bronze, du plat de sa lame, et d’un choc sonore le désarme.

Frédérick tire une flèche dans l’épaule de l’adversaire d’Arthur, ralentissant son épée intacte, puis se rapproche de celui qui bouge au sol.

Arthur, la main encore douloureuse par le choc, cherche à désarmer son adversaire, suit l’exemple de Philippe, frappe très fort sur la main. Le mort lâche son épée, Arthur aussi et pare l’épée brisée de son écu. Il observe la situation cherche à voir si son équipe prend l’avantage.

Frédérick se fait attraper les pieds par le mort, décoche une flèche dans son cou au ras du casque, le corps lâche prise et cesse de bouger.

Elle va porter son aide à Arthur. Le premier a être tombé se relève vacillant, ses jambes à moitié réparées, Frédérick approche, le repousse. Il tombe à nouveau sur le ventre, Il bat des bras, ses épées de bronzes cognant le sol, et Frédérick lui décoche une flèche dans la nuque.

Bertrand continue à pousser le mort contre le mur, ancrant ses pieds dans le sol arc-boutant ses jambes, le corps continue à regarder Arthur.

Philippe frappe à la tête avec son épée, le mort plaqué au mur, la lui séparant des épaules. La lueur bleue baisse d’intensité dans les yeux.