épisode d’Halloween

Je suis en retard dans l’histoire mais j’avais envie de vous partager ce texte qui prend place dans le troisième chapitre.

Les héros sont à Pampelune, poursuivis par l’inquisition, Arthur est gravement blessé, sa plaie ne guérit pas.

Le soir de Noël, les héros se réfugient pour la messe de minuit dans l’église fortifiée Saint-Nicolas.

Bertrand reconnaît son ami Étienne, fils de Charles II de Navarre, qui dirige la messe. Tous deux sont fils illégitimes de pères français, ils ont dans leur jeunesse, fait de cette particularité le ciment de leur amitié. Ils ont fait ensemble le séminaire et quelques années à l’université de Padoue en école de médecine. Bertrand fait un discret signe, Étienne répond dans son prêche avec un couplet sur la valeur d’une amitié solide. Les héros s’éclipsent juste à la fin de la messe.

Ses deux autres compagnons à l’abri dans une taverne ouverte tard cette nuit pour le réveillon, Bertrand se rend ensuite avec Arthur très fiévreux et la Dame à la porte du Presbytère. Il se souvient du code dont ils avaient convenu à l’époque de leur études pour leurs activités autant nocturnes que festives. Il se signale ainsi à la porte imposante qui défend le presbytère.

Étienne, à demi étonné, lui ouvre bien vite et fait entrer ses visiteurs. Après une poignée de main secrète, ils s’étreignent vivement. Bertrand présente ses deux compagnons,

L’ecclésiastique lui demande avec un débit rapide et un ton enjoué, ce qui lui vaut le plaisir cette de cette visite. Bertrand lui explique qu’il a besoin d’aide, lui et ses amis ont fait le bien, détruit un objet maudit, un livre démoniaque surpuissant convoité par l’Inquisition qui est à leur trousse pour les punir. Cette jeune dame que voici est un ange venu du ciel. Il a trois jeunes compagnons, de jeunes chevaliers, dont ce jeune homme blessé et terriblement fiévreux.

Bertrand : Avec mes maigres ressources, je n’arrive pas à venir à bout de sa plaie qui devient purulente, qui atteint son foie et son poumon droit.

Étienne : il faut laver profondément cette plaie avec quelque chose de fort pour éradiquer le Mal.

Bertrand : Ses organes sont touchés plus que je ne le pensais au départ et les fatigues du voyage ont grevés beaucoup de ses forces. Au début je n’avais que quelques herbes et de l’alun. Ensuite l’ail et l’alcool n’ont pas éradiqué ce qui ronge ses chairs. Le couteau qui l’a blessé était noir de crasse. La plaie est trop profonde pour faire agir des asticots. On aurait grand mal à les en chasser, même avec beaucoup de térébenthine.

Étienne : Du vinaigre peut être, un principe acide brûlerait ses chairs dénaturées et assainirait ses organes. Un mélange de vinaigre de Xérès avec ou sans vin, l’ensemble très chaud.

La Dame : Je vous propose quelques gouttes de mon sang, dans du vin.

Étienne : Puisque Beltran dit que vous êtes un ange, nous pouvons tenter cela.

Bertrand : Assurément, ce sang éradique les vermines les plus mauvaises même à taille humaine, pourquoi ne pas désenvenimer la blessure d’Arthur avec. Il faudra bien doser, trop peu il serait sans effet, trop fort, il rongerait les chairs saines de notre patient qui a besoin de ses organes là. Par contre seul l’or pur y résiste sans dommage, il nous faudra utiliser le précieux calice de ton église, Étienne et quelque chose pour faire entonnoir.

Étienne : Il me reste quelques feuilles d’or qui ont servi à redorer le retable l’an dernier. Si j’en colle une sur chaque face d’un vélin. Installons nous dans la sacristie, proche de Dieu pour un Miracle mais plus à même d’y accueillir des activités humaines.

Ils franchissent deux portes, pour entrer dans la sacristie.

Dehors le grincement sinistre d’un essieu usée, vrille les oreilles et perce le silence de la nuit et donne l’impression de s’arrêter juste sous la fenêtre. Arthur est chancelant et chuchote des phrases inintelligibles, la Dame reconnaît quelques mots dont la « mort ».

L’atmosphère se rafraîchit, les hommes frissonnent chacun leur tour.

Étienne attise le feu, verse l’eau d’une cruche de terre ouvragée dans le chaudron, retourne chercher du bois près de la porte et l’empile dans le foyer.

Étienne : La nuit est froide, laissons quelques instants ce feu réchauffer la pièce avant de dénuder notre patient.

Le contenu du chaudron frémi assez vite. La température s’adoucit assez pour ne pas claquer des dents sans vêtement.

Il décale au centre de la pièce une longue table étroite qui était contre le mur, y place une couverture pliée en deux puis un drap blanc.

Bertrand déshabille Arthur, le met torse nu en braies et l’allonge sur le ventre avec l’aide de la Dame.

La plaie sous l’omoplate droite est malodorante, les pourtours en sont violacés, les bords bleu-vert. L’odeur fétide emplit la sacristie.

Étienne : Mon Dieu, ce n’est pas joli, bons nombres des patients de l’école de médecine où nous avons appris tous les deux seraient morts pour moins que cela.

Bertrand : C’était peut être le couteau le plus sale du monde qui a blessé Arthur.

Étienne : Il n’y a pas un instant à perdre, il est brûlant, c’est bien d’un miracle que nous avons besoin, ou de la meilleure des médecines héroïques.

Il ouvre un tiroir, en sort une feuille de vélin, d’un autre, un flacon de colle et un pinceau. Il déverrouille l’armoire murale qui contient les objets précieux du culte, en sort une petite cassette. Il en extrait deux feuilles d’or qu’il sépare de leur support. Il badigeonne le vélin, avant d’y appliquer la feuille d’or au pinceau, puis la même chose sur l’autre face. Il fait toutes ces opérations avec des mains agiles et rapides. En peu de temps il a construit un entonnoir d’or.

D’un placard verrouillé assujetti dans la pierre, il sort le calice d’or, fierté de son église. Il le remplit de vin rouge béni puis s’adresse à ses visiteurs d’un ton grave.

Étienne : C’est à vous Beltran de Torre et à l’ange qui vous accompagne d’accomplir le Miracle qui sauvera cet homme, ce jeune héros dont vous avez vanté la valeur.

Bertrand : Ma Dame, versez quelques gouttes de votre sang bien au milieu de ce vin. Je vous dirai quand j’estimerai que ce sera assez pour atteindre une forme d’équilibre en espérant ne pas me tromper. Il nous faut assez de force pour détruire les chairs nécrosées mais juste en deçà de ce qui brûlerait ses organes intacts habitées par sa force vitale.

La Dame acquiesce de la tête puis met son index gauche dans sa bouche, le mord et le ressort avec une belle entaille sur le côté de la première articulation. Le sang perle, trois gouttes tombent chacune leur tour, faisant grésiller le vin de moins en moins fort. Une autre chute sans faire réagir le vin.

Bertrand : Selon les principes alchimiques, je crois qu’une dernière goutte suffit.

Une perle écarlate se forme, plus petite et vient rejoindre le mélange. La plaie cesse de couler. La Dame porte son doigt à sa bouche, quand il ressort, il n’y a plus ni plaie ni sang.

La Dame : Je ne crains pas mon sang, je tiendrai l’entonnoir et empêcherait Arthur de bouger.

Bertrand : Je verserai ce précieux liquide.

Étienne : Vous avez mon soutien d’homme de sciences et d’homme de foi.

La Dame s’installe vers la tête endormie d’Arthur, sa main droite sur l’omoplate gauche, sa main gauche près de la blessure.

Étienne nettoie l’extérieur de la plaie puis insère l’entonnoir de fortune, la Dame le saisit entre le pouce et l’index et le maintient, pressant le dos d’Arthur du reste de la main.

Bertrand prend le calice d’or qui est tiède, une dernière fumerolle fait le tour du liquide par la droite au bord du précieux récipient.

Bertrand verse dans l’entonnoir un bon tiers du mélange, la plaie fume, le corps s’agite, s’en dégagent des odeurs nauséabondes. Arthur se tend vers l’arrière, pousse un long cri rauque puis s’écroule. Bertrand remplit à nouveau l’entonnoir qui s’est vidé à l’intérieur du corps du malade. Étienne essuie le liquide souillé qui coule sur le flanc, ressent des picotements sur les doigts en contact avec sa charpie imbibée. La sacristie s’emplit de parfum de vin tourné à l’aigre et de relents viciés de chirurgie gangrenée. Le corps du chevalier tressaute à nouveau, la plaie est drainée et les odeurs plus supportables.

Bertrand vide le calice, la plaie bouillonne une dernière fois, le liquide s’évacue, la Dame lâche l’entonnoir dont l’extrémité s’est ramollie et pose sa main entière sur l’omoplate libre. Étienne éponge tout le liquide dans lequel apparaît dès lambeaux de chair et des auréoles de gras. Il compresse le dos et le côté pour en évacuer le maximum.

La plaie est transfigurée, elle est béante mais ses bords sont roses et propres. Il s’en dégage une odeur saine.

Bertrand, plus solidement charpenté, pose le calice et l’entonnoir, presse les flancs fortement et exprime tout ce qui veut bien sortir.

Bertrand : La plaie n’a jamais été aussi propre, nous allons recoudre.

Étienne : Avec un cône d’alun pour éviter la boursouflure, ce sera parfait. Je vais en chercher quelques uns.

Il s’absente un instant et revient avec un étui de cuir, l’ouvre et le vide sur un coin de drap propre. Il en choisit un du diamètre d’un petit doigt, long de deux pouces. Il le place dans la plaie.

Étienne : Maintenant il faut recoudre. Beltran, tu garderas les autres. Il faudra le changer de temps en temps.

Bertrand sort de sa besace une petite bourse de soie contenant du fil de lin à l’odeur de girofle. La Dame sort de son nécessaire de couture une aiguille courbe, attrape le fil, l’aiguille et coud comme Bertrand lui a expliqué. Elle laisse affleurer le cône mais le tient bien serré par deux points surnuméraires de chaque coté.

Son travail terminé, la Dame lève le regard vers la porte.

Une silhouette drapée et encapuchonnée de noir occupe ce coin de la pièce, près de la porte, s’appuyant de ses deux mains osseuses sur la hampe d’une faux, dont la lame, tranchant tourné en dehors, au dessus de sa tête, vernissée de rouille, renvoie l’éclat des flammes.

Deux yeux de braises éclairent sa face d’os blanchis, regardent la Dame et une voix forte mais monocorde se fait entendre dans sa tête.

L’Ankou : J’étais venu pour lui. Je suis le maître de l’au delà, je n’obéis à aucun dieu et ma puissance ne connaît guère de limite. Malgré tout cet homme est sauf pour l’instant. Dans les profondeurs, vous allez libérer quarante huit âmes qui s’attardent depuis bien trop longtemps, je serai donc tolérant au sujet de l’artifice employé pour sauver votre ami. Considérez cela comme un présent, pour cette nuit qui tient une place particulière dans les cœurs des hommes d’ici. Il aura rendez-vous avec moi dans quarante huit ans, jour pour jour et cette fois là ce sera définitif.

Votre présence pique ma curiosité, car vous n’apparaissez sur aucun de mes registres, ni parmi les mortels, ni parmi les démons, ni parmi les dieux qui eux même y ont leur places. Votre destin doit être remarquable. Adieu.

Il fait un geste vers Arthur puis disparaît, les autres ne se sont aperçu de rien.

Arthur est tenu assis pendant que Bertrand lui applique un bandage propre en lin qui entoure sa poitrine, puis il est rhabillé et couché sur le côté gauche.

Étienne : Notre patient respire calmement et sa fièvre baisse.

Un peu plus tard Étienne propose du vin chaud et un potage, Arthur reprend conscience.

Étienne : Je viens d’assister à ce qui est peut-être mon premier miracle, je suis heureux de vous avoir rendu ce service et fier d’y avoir participé. Votre sang, ma Dame me semble avoir de grandes vertus, je n’ai jamais vu un patient récupérer si vite. Je ne sais pas si vous êtes un ange mais vous n’êtes certainement pas née d’un homme et d’une femme. Votre sang n’est pas noir et vous faites le bien donc vous n’êtes pas la fille de Satan, ni la grand mère du Diable. Beltran a, depuis sa jeunesse studieuse, le bon goût de savoir accaparer les bonnes grâces des plus belles femmes et je vois qu’il s’est surpassé. Maintenant que Arthur est sauf, que puis je faire pour aider votre cause ?

Bertrand : Il nous faut voyager vite et discrètement. Nous sommes recherchés par l’Inquisition, nos signalements sont connus.

Étienne : Je vais vous offrir des vêtements ecclésiastiques, pour vous ma Dame, une tenue des sœurs de la Providence qui a l’avantage de dissimuler votre corps. Cette tenue permettait à une douce amie de me faire de discrètes visites.

J’ai aussi deux robes de bures des Franciscains qui m’assuraient une fonction similaire. Si nous rasions le sommet de votre crâne, Arthur, cela améliorerait la qualité du déguisement et donc vos chances de ne pas vous faire prendre et votre survie pour sortir de la ville.

Bertrand : Arthur, vous tiendrez le rôle de mon acolyte.

Arthur (qui a récupéré un peu d’humour) : Votre tonsure naturelle vous prédispose à ce rôle.

Étienne : Puisque nous devisons gaîment, Beltran, comment avances-tu dans ta part de nos recherches sur le traitement par la raison des mystères de la Bible ?

Bertrand : Dans l’enfer de la bibliothèque du Mont Saint Michel, je suis tombé sur une copie d’un parchemin dont le propos est le déluge. Il y est relaté entre autres une erreur de traduction peut être volontaire de l’hébreu au latin. « Je ferai venir les eaux de la mer » devient « je ferai venir les eaux du ciel ». Le pays de Moïse est un plat pays, une vague de cinq toises de haut peut anéantir tout ce qui a un souffle et une digue défendait ce territoire. Si la digue se rompait, un cataclysme se produisait à l’échelle locale. L’auteur du parchemin s’insurge contre cette erreur de traduction qui sert l’église plutôt que la vérité, en rendant universel, un évènement qui vu d’aujourd’hui n’a qu’une importance relative, eu égard à la grandeur du monde et à la taille des montagnes.

En donnant une portée universelle à l’événement on donne une puissance universelle à Dieu, on consolide son omnipotence. Alors que le travail des hommes, un caprice du destin, ou la puissance de l’eau elle même suffisait à briser cette digue. l’auteur compare ce raz de marée à celui qui frappa la baie du mont Saint Michel en mars 719, faisant du mont une île, attribuant le même sort à Jersey et les Chausey en engloutissant douze paroisses. Un cataclysme pour ceux qui l’on vécu et plus encore pour ceux qui ont péris mais presque rien à l’échelle du monde. Le tracé du rivage avant la naissance de Jésus est disponible grâce à une copie d’une carte antique dans la bibliothèque du Mont. La copie que j’ai eu devant mes yeux, était toute fraîche, faite en 1406. le mont Saint-Michel entouré d’une mer d’arbres, plutôt que d’une mer d’eau. En une nuit Pontorson devint port de mer.

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