Terreur des abysses

Après que le mât soit arraché, la voile déchirée, les provisions d’eau perdues et l’étrave disjointe, l’abattement s’installe. Au coucher du soleil Philippe s’exprime.
Philippe : Je trouve que pour une journée ça fait beaucoup. Heureusement que la nuit est claire et que la lumière du firmament nous permet d’apercevoir un danger de loin. Mais sans le soleil, la mer reste impénétrable à nos regards. Et notre lanterne ne nous aidera pas pour dissiper cette ténébreuse onde. Comment éviter l’attaque d’un monstre marin ?

Bertrand : Je ne crois pas à tous les monstres légendaires sous-marins ou autres, ou tout au moins pas à leur férocité. J’ai rencontré une baleine dans ma jeunesse lors d’un voyage, mais elle ne paraissait pas inamicale. Les basques les chassent pour leur graisse et leur chair depuis fort longtemps. J’ai la conviction que ce sont des animaux sensibles, autant que nos chevaux. Les grecs et les romains savaient que ces créatures respirent avec des poumons comme nous, comme les chevaux et les animaux poilus et allaitent leur petits.

Arthur : Nous sommes seuls à des centaines de lieux de chez nous, l’océan est immense, je ne pense pas que chaque lieue que nous gagnons sur notre destination abrite un léviathan ou une autre de légende du même genre. Nous avons fait le bien en détruisant cet artéfact maudit, Dieu ne nous enverra pas de monstre pour nous éprouver encore. Et si un démon qui habite l’île a été courroucé, il nous aurait déjà exprimé son projet de vengeance.
Frederick : Observons chacun dans une direction, et sous l’eau afin d’être prévenu à temps. Au moins le temps d’encorder mon arc et de sortir nos armes. Tout monstre marin est moins vaillant avec une flèche dans l’œil ou dans la gorge.
La Dame : Avec la Lune basse comme elle est ce soir, j’arrive à voir à quelques toises sous l’eau, je vous préviendrai si une bête cherche à nous attaquer par en dessous.
Frederick : La Lune est si basse et si proche mes yeux me disent que je pourrais l’atteindre d’une flèche.

Philippe : C’est vrai qu’elle parait très proche.
Arthur : Ce n’est qu’une illusion, l’onde qui nous porte n’est pas un bon point de repère pour estimer des distance. Machin qui m’a formé au sujet des batailles sur mer a averti de ce phénomène.

Bertrand : Notre Terre est immense, près de dix mille lieux de tour d’après. Si la Lune est un monde comme le notre, sa taille est de plusieurs milliers de lieux de tour et la distance pour la rejoindre est encore plus grande puisqu’elle nous parait petite. Lucien auteur romain de la véritable histoire narre un voyage dans la Lune par le truchement d’une tempête qui y emporte son navire et lui avec. C’est surtout une manière de prendre du recul pour une satire sans avoir l’air d’impliquer sa société.

L’inquisiteur pour lui même : Bertrand, ce bâtard, ce diacre défroqué, quel docte, que de connaissances il a sur tous les sujets. Sa science peut faire de lui un adversaire de valeur. Ici il fait diversion pour réduire la terreur de ce jeune pleutre. Pourtant ce dernier a raison. Je n’ai plus de créature magique à envoyer pour ralentir leur coque de noix et je n’arrive plus à influencer à distance l’officier qui commande mes trois navires. Je n’ai pas de connaissance intime de l’équipage ni des capitaines des caraques pour ordonner à l’un d’eux de faire demi tour et de trouver cette yole au milieu de l’océan. Tout gérer depuis ce bureau et par courrier me pose des limites. C’est l’officier qui a transmis mes ordres aux trois capitaines.

Il me reste à sonder les abysses et à trouver un monstre digne de moi, en capacité de réduire à néant cette équipe pour que je puisse mettre la main sur ma création dont la puissance a doublé depuis qu’elle a digéré le grimoire que je convoitais. Avec un peu de chance, les pouvoirs du livre maudit seront toujours disponibles et elle cumulera des fonctions à mon service, satisfaire ma moitié satyre, me divertir et me protéger et me donner tout pouvoir sur la Mort.
Un thon d’une toise, trop petit, à peine de quoi endommager l’embarcation. Des bancs de petits poissons par douzaines, ce n’est pas d’une friture dont j’ai besoin.
Essayons plus profondément. Des crabes géants, pas moyen de les faire remonter à la surface. Ah, voilà mon candidat idéal. Autant de bras que mes adversaires.


Pendant la nuit à son tour de garde.
Frederick : Réveillez-vous !
Arthur : Que se passe t’il ?
Frederick : Je viens de voir une lueur sous l’eau vers senestre.
Bertrand : Puisque nous sommes réveillés, préparons nous tous,
Philippe : Mon épée et mon marteau sont prêts, ainsi que mon bouclier.
La Dame : Je ne vois rien pour l’instant mais je prépare mes dagues.
Frederick : J’encorde mon arc et je prépare cinq flèches de chasse. Je ne pense pas qu’une créature marine ait une carapace plus solide qu’un chevalier très argenté. Si c’est le cas je viserai l’œil ou l’intérieur de la gueule.
Arthur : Je tiens le gouvernail et je sors mon épée.
Bertrand : Mon épieu est prêt à cueillir une grosse créature.

Philippe : J’utiliserai l’épée pour les parties molles et la pointe du bec de corbin pour les parties dures.

Frederick : Pour le combat qui va suivre, arrimons bien tout notre matériel et nos vivres aux parties les plus solides de la yole.
Philippe : Effectivement, nous avons déjà beaucoup perdu avec cet être de l’air qui a abîmé le bateau et nous a fait perdre nos provisions d’eau douce.

Bertrand se penche sur le plat-bord à droite.

La Dame monte sur le banc de nage et s’accroche au mât. Elle fait un tour d’horizon sans rien voir.

Bertrand : Je viens de voir deux gros points lumineux passer sous la yole. A t’on affaire à deux créatures ?

La Dame : C’est sous la yole, je vois des remous vraiment bizarres dans l’eau.

Frederick se penche : son arc et une flèche encochée.
Frederick : J’ai pris une flèche très fine et pointue pour tirer sous l’eau. Il y a une lueur diffuse, là ou les créatures sont loin dessous notre embarcation.Philippe : Je vous l’avais bien dit que nous aurions à affronter un monstre marin.
Arthur : Nous sommes cinq et nous en avons vu d’autres. Si ce n’est qu’une créature de chair et de sang nous avons les outils et le savoir faire pour le vaincre.
Bertrand : Quand nous l’aurons vaincu, il nous faudra comprendre qui nous l’envoie. Car comme Scylla qui était inoffensive avant que la jalousie des dieux fasse d’elle un monstre et que sa colère la rende sans pitié, cet animal n’a que faire au naturel de nous manger vu le risque que nous représentons pour lui.

Tout autour de la yole de longs membres garnis de ventouses et de crochets crèvent la surface de la mer.
La première tentacule attrape le mât à sa base, le deuxième attrape Philippe et le soulève. Le troisième fait main basse sur Arthur qui s’accroche avec les pieds au banc sur lequel il était assis et à la poignée du gouvernail.

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